Leçon de non soumission, dans un restaurant thaïlandais

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insoumissionJ’étais sur le point de publier un article et je change d’avis à la dernière minute pour vous raconter le truc hallucinant qui m’est arrivé hier. Et à quel point j’ai changé dans mes réactions depuis que je me suis libérée des relations toxiques. Je suis même capable de non soumission. Je le dis comme ça, car l’insoumission, c’est plutôt un acte de rébellion. La non soumission, c’est juste le refus de se soumettre.

C’est ce que j’ai fait hier. Je continue de me libérer, l’anecdote le prouve. Ça me donne une pêche d’enfer.

Pour commencer, je vais vous planter le décor : journée de préautomne dans ma campagne finlandaise. Si vous me suivez sur Instagram , vous avez vu mes dernières photos, on y voit rien, il fait tellement gris, les nuages se baladent à un mètre au-dessus de notre tête et pour couronner le tout, il pleuvait à verse. Deux entrepreneurs étaient venus rafistoler quelque chose au fond du jardin et j’étais prisonnière puisqu’ils avaient laissé leurs camionnettes l’une derrière l’autre dans le chemin devant le portail : pas le cœur de les déranger sous cette pluie…

Je crevais de faim et à 13 h 40 quand ils ont quitté les lieux, je sautais dans ma voiture pour aller me réchauffer et remplir de soleil culinaire dans un petit restaurant thaïlandais à une quinzaine de kilomètres de chez moi.

D’une part, parce que mon frigidaire était vide et que j’avais besoin d’une dose d’épices pour me remonter le moral, mais surtout parce que

1) je connais la cuisinière thaïlandaise, une jeune femme super joyeuse, qui s’est donné un mal fou pour s’intégrer dans la communauté locale en apprenant le finnois en un temps record et en trouvant un travail pour assurer son indépendance et celle de son fils et

2) parce que nous sommes en zone rurale et que je fais l’effort de soutenir l’entrepreneuriat local pour que notre coin qui est si génial continue de rester vivant.

 

J’arrive quelques minutes avant deux heures.

À la caisse, une Thaïlandaise inconnue prend ma carte bancaire et je paie 9 euros pour mon déjeuner. C’est comme ça qu’on fait ici : on paie au comptoir, on se sert tout seul et on choisit sa place en salle. Le patron, un finlandais, que je reconnais puisque je suis déjà venue, arrive et me dit de but en blanc :

– Tu arrives à l’heure. Pour une fois.

(Tout le monde se tutoie en Finlande, mais normalement, on se dit quand même bonjour. Bon, et comme approche commerciale, ça laisse un peu à désirer…)

Du coup, je regarde ma montre en me disant que je me suis complètement plantée dans l’heure, et que je ne l’ai pas changée en rentrant de Paris, il y a deux jours. Non, pas d’erreur. Ils sont ouverts jusqu’à 15 h, je ne comprends pas la remarque et je le lui dis:

 – Oui, parce que tu arrives toujours à trois heures moins cinq, me rétorque le malotru.

 

Bon, vous vous rappelez, là, je suis toujours LA CLIENTE.

Je ne vois pas ce dont il veut parler. De mon côté, je déjeune toujours vers midi, car je me lève tôt. Si je n’ai pas déjeuné à 13 h, c’est que je suis morte. Nous étions effectivement arrivés un peu tard au resto la première fois, avec mon mari. C’était quelques jours après leur inauguration, ils s’étaient trompés dans les horaires sur leur site internet, et nous n’étions pas les seuls à débarquer sur le tard. Mais depuis ce jour-là, je ne suis pas venue suffisamment souvent pour avoir des « habitudes » dans ce resto, et encore moins des « mauvaises habitudes ».
Par contre, la plupart du temps je suis accompagnée de mon mari… cette fois-ci, non.

Le mec est grand, il me toise de l’autre côté de son comptoir d’un air suffisant qui veut bien dire qu’il me « tolère pour cette fois-ci ». Le genre de regard qui ordonne la soumission. Brrr…. Je récupère ma carte et lui lance :

–  Le restaurant est ouvert, je ne vois pas le problème, mais si vous préférez que je ne revienne pas, vous n’avez qu’à me le dire franchement. Là, ça m’énerve vraiment que je vienne de payer 9 euros, parce que maintenant je n’ai vraiment plus faim (et sous-entendu, mais ce n’est pas sorti, plus envie d’être ici).

– Non, non, c’est pas ça, bougonne-t-il dans mon dos, alors que je me dirige vers une table.

 

Je suspends ma veste ruisselante au dossier de ma chaise.

Je pose mon portable et ma clef de voiture à ma place et pars vers le buffet.

leçon d'insoumissionLes plats sont aussi appétissants que toujours et j’aperçois ma copine en cuisine par le hublot de la porte. Je lui fais un signe, elle me renvoie un sourire. Entre deux plats, elle vient toujours me faire un coucou. Je mets du poulet, du riz, des légumes, des rouleaux de printemps colorés et parfumés sur mon assiette, avec le vague sentiment de me demander ce que je fais ici (et que je n’arriverai pas à engloutir la moindre bouchée). J’ai une boule dans la gorge, les yeux qui me piquent.

En fait, intérieurement je suis en rage. Je n’ai plus d’estomac, il n’y a que mon cerveau qui s’active. Hier soir, j’écoutais un cours du Dr Serge Rabier (dans un Mooc sur les violences faites aux femmes, que je suis actuellement) où il expliquait combien les rapports de domination et soumission sont inhérents à nos sociétés et aux problèmes de violences que nous rencontrons. Je ne pouvais pas passer de la théorie à l’exemple pratique de manière plus radicale.


Il n’y a rien de grave, dans cette histoire de resto. Mais c’est justement ça qui est grave. C’est un exemple de petite violence ordinaire, de misogynie, de dominant-dominé. Des trucs qui passent, des trucs qui se passent tous les jours et qu’on laisse passer, et qui font que notre seuil de tolérance aux ignominies monte et que rien ne change. Or, c’est tous les jours qu’il faut changer quelque chose.

 

Quand je retourne à ma place, il y a 9 euros en liquide à côté de mon téléphone.
Des excuses ? Pas.
Je n’ai toujours pas faim.
Et pas envie d’être là.
Pas envie d’honorer cet air vicié de ma présence.

Je me lève et demande une boîte à emporter, il me la donne, je la remplis. Je récupère ma veste mouillée, mon portable et mes clefs.


Je laisse son fric sur la table. Parce que vous savez quoi :

 

C’EST ÇA, LA MANIPULATION.

« JE T’INSULTE ET JE TE PAIE ».

« JE TE PAIE, TU TE SOUMETS. »

 

Au moment où je passe devant le comptoir, il me dit :

– J’ai rendu les 9 euros.

C’est ça, des excuses ? Pas pour moi, en tout cas.
Je m’arrête et je lui réponds :

– Je soutiens toujours l’entrepreneuriat local. J’ai pris ma voiture pour venir ici, sous la pluie. Pour me retrouver dans cette situation ? Ton argent, je m’en fiche. Ce que j’exige par contre c’est le respect qui m’est dû en tant que cliente.

 

Bon, j’aurais dû dire en tant que femme, en tant que personne, en tant qu’être humain, mais je n’ai pas trop réfléchi. Ça s’est passé assez vite en fin de compte et je me sentais assez émotive, dans le genre prête à éclater en larmes ou en hurlements.

Autant dire qu’il me regardait avec des yeux de carpe et ne voyait visiblement pas de quoi je voulais parler. Il a même commencé à essayer de retourner la situation, dans le style c’est peut-être moi qui ai un problème…

MAIS JE NE L’AI PAS LAISSÉ FAIRE.


JE N’AI AUCUNE RAISON D’ACCEPTER QUE L’ON ME TRAITE AINSI. JE SUIS PARTIE.

 

Sous la pluie, avec ma boîte chaude dans la main, pleine d’odeurs et de saveurs épicées. Je suis rentrée dans ma voiture et j’ai pris une grande respiration.

 

ET VOUS SAVEZ QUOI ? JE SUIS VRAIMENT FIÈRE DE MOI.

 

J’ai appris à placer mes limites, et ça marche.
Je ne me suis pas énervée, je n’ai pas crié, pas pleuré (tout juste, mais quand même).
J’ai refusé d’accepter que l’on me traite d’une manière que je ne juge pas acceptable pour moi.
Je ne me suis pas imposé d’avaler mon repas dans le malaise, simplement pour ne pas faire d’esclandre.
Je ne me suis pas forcée à écouter ses excuses à deux balles (parce que ces mecs, ils en ont plein et à la fin, on ne sait même plus d’où la discussion est partie, sauf qu’on se sent encore plus mal).
Bref, j’ai placé mes limites et je les ai respectées.
Ça m’a fait un peu battre le cœur.
Dans quelques années, je pourrai peut-être même faire ça en restant zen…
Il y a quelques années, je me serais fait marcher dessus.
Alors, je regarde le chemin parcouru et je me félicite.
Je vaux quelque chose. À mes yeux.
Et aux yeux de mecs comme ça, je m’en fous comme de l’an quarante.

 

Je sais que ma copine se sera demandé où je suis passée. Il aura eu vite fait d’inventer une explication — à deux balles aussi. Mais ça m’est bien égal.

Car j’ai appris que la meilleure victoire avec ces gens, c’est de ne même pas entrer dans leur jeu.
Je lui raconterai l’anecdote quand je la verrai. Et à mon avis, elle ne sera pas surprise.

 

PS: Et ça ne m’a pas gâché ma journée. Je suis rentrée, la pluie s’était calmée et je suis partie promener Pixie en forêt. De retour devant l’ordi pour finir l’article commencé avant le déjeuner, je me suis dit que non… Non, finalement, j’allais écrire sur cette anecdote. Elle illustre bien qu’on peut se sortir de sa relation de couple violente, comme je l’ai fait moi, mais aussi que ça ne s’arrête pas là. On continue chaque jour à progresser. Je suis un cas pratique et, je l’espère, un exemple pour vous inspirer. 

Attribution photos dans l’ordre : Elli O. ,Tyler Wanlass.

Publié 4 oct.

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Virginie Loÿ

Je m’appelle Virginie Loÿ . Dans ce blog, je souhaite partager avec vous des informations et des conseils pour se libérer des liens d’une relation abusive ou violente.

2 thoughts on “Leçon de non soumission, dans un restaurant thaïlandais”

  1. Merci pour cet article. La violence quotidienne peut se trouver à chaque coin de rue 🙁 Pas besoin d’armes pour blesser : un mot, une attitude, une moquerie peuvent blesser profondément et durablement.

  2. C’est vrai, Isabelle….Et ce qui est dommage, c’est que nous ne pensons plus à nous rebeller. Ou pas assez souvent. Car c’est fatigant aussi. Mais ça le devient moins quand on ne prend pas l’agressivité de l’autre en soi. On peut alors dire ce que l’on pense et continuer son chemin.
    (Ah ah… je n’en suis pas tout à fait là… je dois encore faire de la respiration de survie dans ma voiture… mais je m’améliore!)
    Merci pour ton commentaire!

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