La grossesse : un état déclencheur de violence

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violence grossesseComme vous le savez peut-être, je suis actuellement un cours en ligne de l’Université ouverte (ça s’appelle un Mooc) sur les violences faites aux femmes. La semaine dernière, l’un des cours se concentrait sur les problèmes de violences lors de la grossesse. Les chiffres annoncés par la Docteure Emmanuelle Piet* sont absolument scandaleux : une femme sur dix souffre de violences physiques et psychologiques dans l’année précédant l’arrivée d’un enfant.

Aussi j’ai décidé d’écrire un article sur ce sujet. Cet article, que vous lisez, s’est révélé bien plus difficile à écrire que je ne le pensais, car il a été l’occasion pour moi d’une prise de conscience. Je me suis en effet aperçue que j’avais été moi-même une victime de cette violence lors de la grossesse. Chose que je n’avais jamais réalisée jusqu’à présent.
Je connaissais tous les éléments de mon histoire, mais je ne les avais pas encore connectés de cette manière.

Si j’écris cet article aujourd’hui, c’est pour envoyer un message et je ne vais pas y aller par quatre chemins :

si vous êtes dans une relation conflictuelle,
si vous êtes dans un couple où vous vous sentez rabaissée,
si vous lisez ces pages (vous n’êtes pas tombée sur ce blog par hasard),
si votre conjoint contrôle votre corps et votre contraception :

Surtout, surtout, ne faites pas de bébé.

 

Revenons sur quelques faits :

 

La grossesse est un état déclencheur de violence

 

Docteure Emmanuelle Piet s’indigne que si peu de professionnels soient renseignés sur ce phénomène. Elle fait remarquer que très peu posent la question directement aux femmes lors des visites de suivi de leur grossesse, pour savoir dans quelles circonstances celle-ci se déroule.

(Il faut savoir qu’en France une grossesse est l’objet de 27 rencontres avec les professionnels : médecin, sage-femme, échographie, préparation à l’accouchement, etc.).

De plus, dans son département, un avortement sur quatre est lié à la violence conjugale. Les hommes dont on parle contrôlent (entre autres) la fertilité de leur compagne. Cela peut se manifester par l’interdiction de contraception ou à l’inverse, par l’obligation d’avortement.

Dans 40 % de ces cas, la violence a commencé pendant la grossesse, dans 40 % elle augmente et elle reste au même niveau pour les 20 % restants.

Les taux d’enfants prématurés sont alors plus de trois fois supérieurs à la moyenne. Enfin, un détail surprenant indique que les accouchements à domicile des femmes victimes de violence frôlent 7 % (alors que la moyenne nationale est deux pour mille). Les accouchements à domicile, loin d’être un choix de bourgeois marginaux (auquel cas ils ne sont pas accidentels, mais au contraire, bien préparés) sont un indice qui révèle que la femme était au moment de donner naissance soit séquestrée, soit battue, soit isolée, ou « engueulée »… D’une manière générale, sans accès au soutien et aux soins dont elles avaient besoin, bien à l’opposé.

 

Les conséquences pour l’enfant sont dramatiques : trois fois plus de naissances prématurées, trois fois plus de petits poids (en dehors des prématurés) et des enfants qui vont souffrir.

Une fois l’enfant arrivé, l’homme violent (que l’on entende bien qu’il peut s’agir de violences psychologiques) a tendance à dénigrer sa femme en tant que mère, remettant en question toutes ses actions et ses capacités. La femme, fragile, n’est pas encore à l’aise avec son enfant. Tous ses gestes se remplissent d’angoisse, ce que l’enfant aussi perçoit de même qu’il entend les cris, les insultes et ressent la même peur que sa mère. Dès le plus jeune âge, les enfants s’adaptent et absorbent ces troubles du comportement (le bébé peut devenir apathique ou hyper énervé, par exemple).

 

 

vulnérabilité grossessePourquoi la grossesse augmente-t-elle la violence ?

 

Au cours de mes lectures, et même durant ce Mooc, peu d’explications sont données pour expliquer ce phénomène. Les faits sont constatés par les études telles que celles décrites par Dr Piet et ils le sont aussi lorsqu’on écoute les témoignages des victimes. Elles reconnaissent dans leur passé l’augmentation de la violence psychologique ou physique à leur égard durant leur période de grossesse(s).

Les professionnels ne donnent pas d’explication à ce phénomène : est-ce qu’il n’est pas étudié, ou bien est-ce tout simplement que je n’ai pas encore rencontré ces données ?

Cela ne m’a pas empêchée de réfléchir à la question et voici une explication possible que je propose.

Il me semble qu’au moment de la grossesse, la femme devient vulnérable. Elle se trouve dans une situation de fragilité, pendant laquelle il est important pour elle de construire un nid. Elle se prépare à accueillir l’enfant qu’elle porte, ses hormones lui jouent des tours et elle n’est pas toujours au meilleur de sa forme. C’est donc une période où elle a besoin de se sentir entourée, soutenue et protégée au maximum.

Un compagnon qui a tendance à la domination, ou qui a des comportements manipulateurs est souvent une personne qui est mal construite psychiquement. La grossesse va réveiller en lui sa fragilité et la peur qu’il a des responsabilités ou de perdre le contrôle.

 

Les demandes et besoins de l’homme et ceux de la femme sont donc en opposition : plus la femme a besoin d’être entourée et protégée, plus l’homme se sent menacé.

Comme il est incapable d’identifier et d’exprimer ses émotions, il ne sait utiliser que la violence et la force. Ce besoin de domination s’exprime en très grande violence pendant la grossesse.

Par ailleurs, cette violence n’est pas forcément physique, mais elle peut aussi le devenir : c’est-à-dire qu’une femme qui n’a jamais été menacée physiquement, mais qui vit dans un rapport de domination/soumission avant la grossesse, peut se retrouver dans une situation où tout à coup la violence physique fait son apparition. Parfois, les actes sont très violents comme des coups sur le ventre, des tentatives d’étranglement ou bien le refus à l’accès aux soins dont elle a besoin (par exemple, l’accouchement à la maternité).

 

C’est la raison pour laquelle j’écris cet article.
C’est vraiment un phénomène dont nous devons parler et que je ne peux absolument pas passer sous silence.

 

La grossesse est un état extrêmement fragilisant et dangereux pour les femmes qui sont dans des relations abusives. Les risques pour la santé de la femme et celle de son enfant sont énormes, et cela ne doit pas rester un tabou.

 

Comment la violence est-elle intervenue dans ma grossesse ?

 

Le début de cet article vous a peut-être surprise : j’ai écrit que jusqu’à présent, je n’avais pas compris que j’avais moi-même été victime de violence durant ma grossesse. Et pourtant tous les faits étaient connus de moi. J’étais complètement consciente de tous les événements qui se sont passés dans ma vie, mais jusqu’à ce jour, je ne les avais pas associés ensemble de cette manière.

 

Quand j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari, mon père n’a pas du tout accepté cette relation et m’a bannie de la famille. Je vivais à l’époque à l’étranger : déjà géographiquement loin de mes parents et de mon frère et ma sœur, mais en outre, je devenais tout à coup psychologiquement seule (je suis l’aînée).
J’avais 25 ans et grand besoin de me libérer du joug paternel, et je n’ai pas compris, à ce moment-là, qu’en fait je ne m’émancipais pas. Je ne faisais que changer la personne qui allait me contrôler.

Cet isolement instauré par mon père a été capital, car dans les moments où il m’est arrivé d’avoir des questionnements par rapport à ma relation avec mon futur mari, j’étais totalement seule : je n’avais aucun recul ni aucune possibilité de repli. C’était un peu une situation de tout ou rien.

C’est seulement petit à petit sur une période de deux-trois ans, et surtout lorsque j’ai annoncé que nous allions avoir un enfant, que mon père a accepté mon couple. C’est aussi à ce moment-là que nous avons décidé de nous marier.

 

Nous nous sommes mariés en France, dans le Beaujolais, et mon mari a fait venir de Finlande quelques amis et quelques membres de sa famille. Nous n’étions pas très nombreux, une petite cinquantaine, et comme beaucoup de gens étaient venus de loin, nous avions organisé une fête sur les deux jours. Le mariage, le samedi, suivi d’un déjeuner dans un caveau le lendemain.

 

Nous avons vécu une merveilleuse journée de mariage, un samedi d’octobre avec du soleil et une température clémente, les invités joyeux. La fête était belle. Nous avons dansé. J’ai vraiment eu l’impression que jusqu’à ce moment-là, c’était le plus beau jour de ma vie. Et ensuite, la pire nuit (jusqu’à ce moment-là).

Ce qui s’est passé ? Ou plutôt ce qui ne s’est pas passé… Ce n’est pas d’un acte de violence physique qu’il s’agit, mais d’un acte d’une violence psychologique très intense pour moi.

Vers 2 h du matin, j’ai commencé à me sentir très fatiguée, j’étais enceinte de six mois, assez ronde, et nous étions debout depuis l’aurore. Mon mari, la personne avec qui j’étais mariée depuis quelques heures seulement, mon “tout nouveau mari” n’est pas venu se coucher avec moi. Il a préféré faire la fête avec ses amis (peut-être avec des amis à moi aussi, je ne sais pas). Il est resté à boire et danser avec le petit groupe d’irréductibles noctambules qui existe dans toutes les fêtes.

 

Quelque chose s’est complètement écroulé à l’intérieur de moi.

 

Je me suis retrouvée dans notre chambre, toute seule, à attendre le père de l’enfant que je portais. Le jour de notre mariage, il continuait la nuit avec ses copains au lieu de se retrouver avec sa femme. Un truc complètement hallucinant.

Et qui a été l’emblème de notre relation. Moi, en train d’attendre quelqu’un qui fait toujours quelque chose ailleurs, avec d’autres, et surtout la fête.

 

Bien sûr, je n’ai jamais oublié ces événements, mais je n’avais jamais réalisé que c’était un accident qui s’est passé durant ma grossesse. J’y ai toujours pensé comme quelque chose qui s’était passé à mon mariage. J’avais occulté que j’étais -aussi- enceinte.

 

C’était tellement douloureux, que j’ai bloqué cet événement de mon conscient pendant 15 ans. Je ne l’ai pas oublié, je me suis dissociée de lui. Je n’en ai parlé à personne. Ce n’est qu’environ quatre ans après mon divorce que je me suis permis de vivre les émotions liées à cette situation. Cet immense sentiment d’abandon, de rejet, la honte, l’incompréhension, la tristesse, toute la douleur. Tous ces sentiments que je n’ai pas assumés pendant presque 15 ans. Je ne les avais pas vécus, je ne les avais pas extériorisés et encore moins analysés.

Dans les jours qui ont suivi mon mariage, nous sommes partis quelques jours en Savoie et je n’étais plus la mariée joyeuse du jour de mon mariage. Je me passais mes pensées en boucle et je me demandais : « Est-ce que c’est ça, être mariée ? » (Évidemment, avec mon gros ventre, l’affaire était quand même plus ou moins dans le sac…)

 

Avec le recul du temps et toutes les informations que j’ai désormais sur les mécanismes de la violence, je m’aperçois maintenant que c’était un geste de domination absolue.

 

Je ne me suis pas rebellée alors. J’étais incapable de penser par moi-même, car c’est comme cela que j’avais été élevée. Il y avait toujours quelqu’un qui savait mieux que moi ce que je devais faire (mon père). J’avais été éduquée avec les notions contradictoires qu’il faut faire des études pour « réussir » et que le mariage est l’objectif de vie et le divorce, une déchéance qui jette l’opprobre sur les proches.

 

Je me suis piégée par ignorance, par manque de maturité, par insécurité affective et manque d’estime de moi. Le pli était pris.

 

Comme beaucoup de femmes victimes, je n’ai pas été malheureuse tous les jours. Nous avons eu beaucoup de moments joyeux, souvent un peu fous. Nous avons monté une entreprise qui s’est bien développée. Les intimidations et la violence physique sont arrivées bien plus tard, et ont précipité notre séparation.

 

Comme beaucoup de femmes victimes qui ont des enfants, je ne peux pas souhaiter réécrire mon histoire, puisque ce serait aussi effacer mes enfants et ça, c’est absolument impossible.

Mais ça n’aurait pas été plus mal si ça avait été un peu moins difficile…

 

prématuré violenceVotre grossesse et celle de vos amies

 

Ma conclusion pour cet article est la suivante :

 

Si vous avez des amies et connaissances qui sont dans des relations que vous savez (ou craignez) malsaines, communiquez cet article. Si vous-même lisez cet article et vous interrogez sur votre relation avec votre compagnon, réfléchissez très sérieusement à ce qui vous maintient dans cette relation et à l’avenir que vous imposerez à cet être.

 

Quand on décide un enfant,
ce n’est plus seulement soi qu’on engage,
c’est aussi l’avenir de ses enfants.

 

Il n’est pas facile de quitter un homme qu’on aime,
mais qui n’est pas bon pour nous.
Il est extrêmement difficile et dangereux
de quitter le père de ses enfants
quand l’emprise s’est installée.

 

 

 

*Emmanuelle Piet : Médecin départemental de protection maternelle et infantile en Seine St Denis, Présidente du Collectif Féministe Contre le Viol

 

Avez-vous rencontré une pareille situation ? Comment l’avez-vous gérée ? N’hésitez pas à partager cet article sur les réseaux sociaux. L’information circule grâce à toutes celles qui la relaient ! Merci J

 

Attribution photos, dans l’ordre : Freestocks.org (couverture), Ignacio Campo, Janko Ferlic.

 

Publié le 22 octobre

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Virginie Loÿ

Je m’appelle Virginie Loÿ . Dans ce blog, je souhaite partager avec vous des informations et des conseils pour se libérer des liens d’une relation abusive ou violente.

2 thoughts on “La grossesse : un état déclencheur de violence”

  1. Quel article Virginie ! Merci d ‘en parler, merci de ton témoignage
    Je me disais que peut-être, l’homme violent sent que son emprise sur sa femme diminue quand l enfant arrive. Il se sent menacé alors il use de son langage : la violence …
    Ç est atroce !

    Bien à toi

    Sonia

  2. Oui, tu as sans doute raison, Sonia.
    Comme je le dis dans l’article, je n’ai pas encore rencontré de texte ou d’interview où les “raisons” du phénomène sont étudiées et expliquées, mais je pense que ton analyse pointe dans la bonne direction.
    Ce qui veut malheureusement dire qu’il n’y a guère de solution si ce n’est s’éloigner de l’agresseur.

    Merci de ton commentaire et de faire circuler.

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