Expatriation et violence conjugale : un phénomène qui touche aussi les couples mixtes

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expatriation-et-violence-conjugaleSoyons claires tout de suite : expatriation ne rime pas avec violence dans le couple ! Heureusement ! Cependant, je crois qu’il est important d’aborder la question de la vulnérabilité des femmes expatriées quand il s’agit de violence conjugale. Je n’ai pas réussi à trouver de chiffres qui permettent de quantifier le phénomène, nous avons tout juste des chiffres qui nous donnent une idée de l’ampleur de la violence conjugale au niveau national et ce n’est pas réjouissant. Mais que se passe-t-il pour les femmes qui s’expatrient, qu’elles soient en couple avec un homme de même nationalité qu’elles, ou bien au sein d’un couple mixte (ou couple transculturel) ? S’il n’y a pas de lien entre expatriation et violence conjugale, il est clair que la femme expatriée confrontée à la violence dans le couple se trouve dans une situation particulièrement précaire.

 

Pour celles qui n’ont pas lu ma bio, il se trouve que je suis un échantillon représentatif, puisque je suis expatriée depuis que j’ai 18 ans et que j’étais victime de violence au sein d’un couple mixte, dans le pays d’origine de mon époux (Finlande). J’ai aussi identifié de nombreux facteurs communs parmi les personnes auxquelles je réponds sur la ligne de soutien. (Je rappelle que les violences verbales, psychologiques, économiques, etc., sont toutes des formes de violences au sein du couple.)

 

 

I. Expatriation et violence conjugale : les facteurs de risque

 

Un couple bancal ici est un couple bancal à l’étranger aussi.
Comme je l’ai dit en préambule, l’expatriation, en soi, n’est pas un facteur de violence conjugale
mais elle peut être le déclencheur ou le catalyseur d’une évolution toxique de la relation.

La planète a rétréci et les exigences de l’expatriation sur les « femmes-expatriées-en-tant-que-femme-de » sont connues : demande d’adaptation, perte d’indépendance, manque de préparation, difficulté d’intégration, isolement, etc.

Dans la plupart des cas, ces exigences ne sont que des obstacles que nous franchissons joyeusement, jusqu’à parfois ne plus vouloir quitter le pays d’accueil. Si, en revanche, le terreau du couple est malsain, l’impact de ces changements peut être catastrophique :

 

1. Les attentes

 

Qu’on soit à Paris, Delhi ou Helsinki, nous, les femmes, avons une capacité extraordinaire à mettre notre famille et notre couple en priorité numéro un. Cette tendance est vérifiée par de nombreuses études (citées notamment par la Dr Susan Nolen-Hoeksema, dans son livre « Ces femmes qui pensent trop »).

Cela veut dire que si notre couple ne va pas très bien, nous avons tendance à incriminer « tout » avant de remettre en cause notre relation amoureuse : nous trouvons des excuses, faisons un régime, changeons de style, prenons un mi-temps pour être plus disponible ou au contraire des heures sup pour arrondir les fins de mois…

Un travers qui est malheureusement bien trop courant est de s’imaginer qu’un changement d’air, qu’un départ à l’étranger, assorti d’une prime d’expatriation pour son conjoint et de temps supplémentaire à la maison pour s’occuper de ses enfants résoudra une crise latente du couple.

 

On pense que tout ira mieux là-bas, avec cette vie de rêve qu’on espère. Bien sûr, c’est totalement illusoire, c’est sur la pédale de frein qu’on devrait appuyer à fond, mais on ne s’en rend souvent compte qu’a posteriori.

La fuite ne résout jamais aucun problème. Et elle en aggrave certains, ce qui est certainement le cas quand on associe expatriation et violence conjugale.

 

2. L’isolement

 

L’une des premières conséquences de l’expatriation est l’isolement.

Certaines sont des pros des déménagements à répétition et savent recréer des réseaux à la vitesse grand V à grand renfort d’amies-d’amies-de-cousines-germaines et d’activités parascolaires. La plupart d’entre nous sommes « normales » : il nous faut du temps pour rencontrer des gens, surtout quand nous sommes mal dans notre peau (ce qui est le cas si tout n’est pas rose à la maison).

Dans le processus d’expatriation, nous perdons nos collègues de travail et nous nous éloignons de nos amies. Nous pouvons difficilement appeler notre mère à 3 h du mat’ et ce n’est pas à nos « nouvelles » copines qu’on va commencer de parler de nos problèmes.

On rumine, on s’enferme (parfois littéralement) ou bien on porte un masque. Mais on perd parfois le fil de la réalité :

« C’est quoi, un couple normal ? Je n’en connais plus…
Le seul regard qui se pose sur moi est celui d’un conjoint qui me dénigre. Jour après jour. »

 

Ajoutons que sans réseau, les petits problèmes pratiques s’accumulent : on ne peut pas confier ses enfants, ou bien on ne peut pas sortir sans un chauffeur, ou hors d’une zone spécifique. Tout le monde se connaît. Ou bien personne.

 

L’isolement est une des pierres de fondation de la violence psychologique et de toutes les autres formes de violence.

 

3. La dépendance financière

 

Pour compléter la prison que forme le manque de réseau, un élément clé du duo expatriation et violence conjugale est la dépendance financière. Car souvent, la condition d’une expatriation est que la femme suive son conjoint en abandonnant son emploi. Au moins dans un premier temps.

Certaines femmes souhaitent profiter de cette phase pour se consacrer davantage à leurs enfants, d’autres ont l’ambition de retrouver du travail localement ou à distance.

La réalité vient souvent bousculer ces idées : trouver un emploi rémunéré peut être interdit, compliqué, long, inadéquat, et ne se proclame pas entrepreneuse qui veut… Surtout que, rappelons-nous, nous parlons d’un couple avec un malaise existant, une dysfonctionnalité, un rapport dominant-dominé latent… Ce n’est pas tout à fait le cadre dans lequel on trouvera du soutien pour lancer ou continuer sa carrière, au contraire.

 

Ainsi ficelée, la femme expatriée est extrêmement vulnérable.
Si elle n’a pas de source indépendante de revenus ou de pactole séparé, sa marge de manœuvre peut-être très restreinte.

 

4. L’ignorance des lois et des structures locales

 

Rares sont les expatriés qui connaissent bien la culture et le fonctionnement du pays dans lequel ils émigrent. C’est un peu le but de l’expatriation, d’ailleurs : découvrir quelque chose de nouveau !

Les entreprises sont de plus en plus nombreuses à former les expatriés, voire toute la famille, avant le départ et elles facilitent parfois l’accès à des réseaux de soutien locaux.

Mais la théorie n’est souvent qu’une image délavée de la pratique à venir : savoir qu’on ne peut pas conduire en Arabie Saoudite et le vivre sont deux choses différentes. Passer 1 h 30 dans le smog pour conduire ses enfants à l’école. Se faire peloter dans le métro à Tokyo…

 

  • Comment interpréter la culture locale ?
  • Quelles sont les normes ?
  • À qui te plaindre quand ton mari te viole dans un pays où on marie les filles à 13 ans ?
  • Ou dans un pays où c’est la victime qui est punie ?

 

Sans compter qu’on ne parle pas forcément la langue locale. Ou pas suffisamment bien pour parler de telles choses et chercher conseil, puisque nous avons déjà du mal à le faire dans notre propre langue…

Ainsi chercher de l’aide devient très compliqué. Prendre contact avec une association, appeler la police, téléphoner à une assistante sociale sont déjà des pas gigantesques à prendre lorsque nous sommes en terre connue, dans notre propre pays. Imaginez l’obstacle à surmonter lorsque l’on est à l’étranger !

 

5. Les barrières psychologiques

 

À tout cela viennent s’ajouter les barrières que nous érigeons dans nos têtes, qui se nomment honte, anxiété, déprime, ingratitude, etc. On se dit « qu’on a tout pour être heureuse, mais non, on n’est jamais satisfaite ».
Si la violence psychologique est bien installée, cela peut se transformer en confusion mentale, en solitude, en dépression. Parfois, c’est l’effondrement derrière un masque du « ma vie est parfaite ». Celeste en est un parfait exemple dans le livre de Liane Moriarty « Petits secrets, grands mensonges ». (voir la rubrique Livres)

Il n’y a rien de très différent par rapport à la situation d’une femme victime de violence conjugale dans son propre pays. Les barrières psychologiques sont semblables, le cycle de la violence et les dynamiques en jeu sont identiques.
Mais l’expatriation est comme un facteur multipliant.
Tout est pareil.
Puissance 2.
Ou puissance 27.

La violence conjugale touche aussi les expatriés et les couples mixtes
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II. Spécificité du couple mixte

 

Tous les risques qui lient expatriation et violence conjugale et que j’ai mentionnés ci-dessus s’appliquent aussi aux couples mixtes ou transculturels, c’est à dire aux femmes qui suivent leur conjoint pour aller vivre dans le pays d’où il vient.

 

Mais dans ce cas, on peut remarquer que d’autres difficultés s’ajoutent encore. En effet, dans la plupart des cas, l’expatriation liée à l’emploi a un terme défini : 2 ans, 3 ans. Une date butoir peut permettre de tenir avec, en tête, l’idée de faire des changements à son retour.

Mais quand on est installée dans le pays de son conjoint, cette issue de secours est condamnée. C’est d’ailleurs ce que ressentent de nombreuses victimes : elles se sentent condamnées à une vie d’abus et ce n’est pas toujours simple de s’extirper de tels pièges.

 

1. Méconnaissance de la culture et la langue du conjoint

 

On a parfois rencontré son conjoint dans son pays, lors d’un court séjour. Comment ne pas craquer pour un italien pendant ses vacances ? Ou alors c’était lui qui séjournait dans notre pays : il est devenu dentiste et veut retourner exercer à Tozeur. Ou encore, on s’est rencontrés dans un pays tiers.

(C’était mon cas, puisque j’ai rencontré un finlandais qui travaillait dans la même société que moi au Portugal.)

Au bout du compte, lorsqu’on se trouve « importée » dans le pays du conjoint, la langue et la méconnaissance de la culture peuvent se transformer en barreaux supplémentaires :

– Est-il bien vrai que tout le monde fait la fête jusqu’à point d’heure à la fête de Noël de la boîte ?
– Est-ce que tels endroit ou activité sont réellement interdits aux femmes ?
– Est-ce vraiment dans les traditions locales de ne pas être invitée à telle manifestation, telle réunion de famille, tel événement ?

 

J’ai un jour été contactée par une entrepreneuse d’origine chinoise, vivant à Singapour, qui voulait savoir si les pratiques de son ex-mari étaient réellement acceptées ici, tant sa confusion était grande par rapport à ce qu’elle avait vécu. (Ces pratiques n’étaient pas « acceptées » ni légales d’ailleurs.)

 

On peut aussi mentionner le fait que les écarts de cultures parfois gigantesques peuvent prendre tout leur sens en contexte. Un homme qui semblait libre du poids des traditions sur notre rivage redevient — une fois rentré dans son aquarium — un poisson normal qui se comporte comme les autres poissons locaux.

 

 

2. L’adversité de l’entourage

 

Quand on est la moitié d’un couple expatrié, tous les deux étrangers en pays d’accueil, l’entourage et la société environnante peuvent sembler neutres, ou un brin antagonistes, par manque de connaissance, mais cela n’a rien de personnel. L’environnement, d’une manière générale, est neutre ou indifférent.

 

Ce n’est pas le cas pour les femmes qui ont suivi leur conjoint. Un adage dit qu’on n’épouse pas seulement son conjoint, mais aussi sa famille… et c’est parfois à ses dépens qu’on en prend conscience.

Dans le cas de la femme expatriée, les rapports entre les familles de l’un et de l’autre peuvent être complètement déséquilibrés, celle de l’époux prenant un rôle prédominant. Pour les membres de la famille, la belle-fille peut représenter une menace. Parfois uniquement par ignorance d’autres cultures ou par volonté d’imposer les traditions locales. Même si ces comportements sont plus révélateurs de l’incapacité pour ses personnes de tolérer la différence, ces explications ne sont pas d’un grand secours quand on est isolée au sein de son couple.

 

3. La garde des enfants (et les biens)

 

Dans de nombreux cas de figure, l’avenir des enfants est un poids énorme dans les difficultés à sortir d’une relation d’abus. Déplacer des enfants d’un pays à l’autre est compliqué, voire impossible. La peur de la séparation ou celle de l’enlèvement d’enfant sont des peurs légitimes, à prendre au sérieux.

 

Même dans les cas où les pays d’origine et d’expatriation ont signé des accords, les autorités ne fonctionnent pas de la même manière. Trouver son chemin de manière judicieuse et légale est un véritable parcours de la combattante, et un chemin difficile à parcourir seule.

Divorcer est très compliqué, dans certains pays. Ou bien cela est possible, mais rester y vivre en s’assumant seule est impossible : soit parce que ce n’est pas culturellement admis, soit parce que nous n’avons pas les ressources pour cela (santé, finances, métier, etc.)

Gérer des relations conflictuelles entre parents est déjà un challenge quand on est originaires du même pays : l’expatriation ajoute encore un degré de complexité à la situation des mères victimes de violences conjugales.

 

J’ajoute ici que ces difficultés s’étendent à toutes les tractations légales liées à une séparation (divorce, partage des biens, pension alimentaire, etc.)

 

4. Les autres avaient raison

 

Aux barrières psychologiques que j’ai mentionnées précédemment peut s’ajouter un pernicieux sentiment d’échec et de honte. Celui-ci touche toutes celles qui se sont engagées dans une relation amoureuse avec un étranger malgré les mises en garde de leur entourage.

Le refus de voir les autres triompher dans leurs prédictions maudites peut mener à supporter bien plus que le tolérable et repousse, pour la victime, le moment d’ouvrir les yeux.

Notre fierté (souvent déplacée) ne facilite pas un retour au pays, oreilles basses, surtout quand on a brûlé les ponts derrière nous lors de notre départ.

 

III. Que faire ?

 

La majorité des conseils que je partage dans ce blog s’appliquent à toutes les femmes victimes de relations toxiques, abusives ou violentes, où qu’elles soient : les conseils de sécurité, l’introspection pour comprendre sa situation, la connaissance des mécanismes en jeu, etc. Mais si je dois mettre 3 conseils en avant, ce serait ceux-ci :

 

  • bien se préparer pour se libérer de sa situation (même si cela dure des mois ou des années) notamment en contactant une association locale ou dans son pays d’accueil pour s’orienter et un avocat spécialisé en droit privé international.*
  • rompre l’isolement en reprenant des contacts assidus avec ses amis, avec sa famille et avec des nouvelles personnes qui vivent peut-être des situations similaires.
  • et en tout premier lieu, bien réfléchir avant de s’engager sur la route de l’expatriation si l’on a des doutes sur l’avenir de son couple.

* En faisant mes recherches pour cet article, j’ai découvert un podcast fabuleux, qui s’appelle Expat Heroes et est susceptible d’intéresser toutes les expatriées et les femmes qui se préparent à un départ.
Cristina Filipe Araujo propose des entretiens avec des expats aux quatre coins du monde et notamment celui-ci, que je recommande vivement : il s’agit de l’interview d’une avocate spécialisée dans le droit privé international qui donne d’excellents conseils sur les précautions à prendre avant un départ et sur l’application des procédures de divorce en cas d’expatriation.

 

 

Si tu me lis de quelque part sur la planète, si tu as des expériences, des conseils ou des contacts à partager, n’hésite pas à les ajouter en commentaire. La magie d’Internet est de nous permettre de ne plus nous sentir si isolées quand nous nous trouvons dans de telles situations, loin des nôtres et violentées.

Je n’avais pas ce recours quand je vivais ces situations, Internet était bébé. Mais c’est pour cela que j’ai choisi de bloguer pour contribuer. C’est une première étape pour rompre l’isolement et accéder à l’information, au soutien et à la motivation. J’ai aussi la chance de pouvoir aider et accompagner des femmes aux quatre coins de la planète, et c’est merveilleux de faire une telle différence.
Merci de ta confiance !

 

Tu peux nous retrouver sur le groupe privé Facebook : « Se reconstruire en toute sérénité » et t’abonner à la chaîne YouTube si tu le souhaites

 

Attribution des photos : Ben White (couverture, modifiée)

Publié le 6 juin

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Virginie Loÿ
Je m'appelle Virginie Loÿ . Dans ce blog, je souhaite partager avec vous des informations et des conseils pour se libérer des liens d'une relation abusive ou violente.

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